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blog multidirectionnel : mes vies de mère, de prof, de musicienne, de lectrice, de promeneuse, de dilettante en tout et spécialiste en rien… Et même mes vies de cuisinière, couturière et tricoteuse !

 

Sensibilité artistique

Nos élèves sont notés, évalués, on doit estimer leurs “compétences”, leur attribuer un niveau pour la maîtrise de l’informatique, un autre pour la maîtrise d’une ou de deux langues vivantes, sans compter les attestations délivrées par la prévention routière ou celle concernant les gestes de premiers secours…

En plus de tout ça, se rajoute en ce moment, pour les élèves demandant une affectation en lycée professionnel,  un dossier épais comme un annuaire téléphonique, dans lequel on ne peut reporter aucune des notes ou évaluations déjà portées.

On nous demande de noter avec un 0, un 5, un 10, un 15 ou un 20, leur “capacité” dans tout un tas de domaines. Déjà, faudra qu’on m’explique la différence entre une compétence (dans le sens où il est employé par l’éducation nationale) et une capacité.

Ensuite, la “capacité” que je suis donc censée noter, pour 5 à 10 élèves par classe de troisième, c’est “faire preuve de sensibilité artistique”. (enfin c’est tourné autrement, je n’ai même plus l’intitulé exact en tête).

Alors là, j’avoue, j’ai tiqué.

Je peux peut-être évaluer si mes élèves possèdent certaines compétences techniques pour comprendre et décrire une musique; mais comment puis-je évaluer leur SENSIBILITÉ artistique ?

Laisserais-je, moi, un prof, même bienveillant, noter sur vingt ma SENSIBILITÉ ? que peut-il bien en savoir, en connaître, de ma sensibilité ?

Je garde la liste des élèves concernés par devers-moi et je les appelle, à la fin de l’heure. Je leur dis franchement : “sur 20, en n’utilisant que 0, 5, 10, 15 ou 20, combien vous donneriez vous en “sensibilité artistique” ?”

Ils sont un peu surpris, j’explique rapidement que c’est pour leur dossier d’entrée au lycée pro, et que j’ai besoin de savoir où, eux, ils se placent. Le premier prend la parole : “15″. Ok, j’écris 15 en face de son nom. Les autres commencent à rigoler, ils répondent tous “15″ les uns après les autres. Je mets la note. Le dernier, A., tire franchement la tronche. Le groupe s’en va, il suit. Il n’a pas donné de note, lui. Je le rappelle alors que les autres sortent.

“A., tu ne m’as pas dit combien tu pensais valoir, en sensibilité artistique.

- Je sais pas. Mettez ce que vous voulez.

- …

- 10.

- Pourquoi 10 ? Les autres ont tous dit 15, pourquoi tu serais moins sensible qu’eux à l’art ?

- Je sais pas.

- …

- De toutes façons je n’ai jamais la moyenne.

- Parce que tu n’écoutes pas les cours, et que tu n’apprends pas les leçons. Tu n’es pas un élève “scolaire”, on est d’accord. Mais ça n’est pas ça qu’on me demande de dire, là. On me demande si tu es sensible à l’art. Et moi, je n’en sais rien. Tu aimes l’art ?

- Non.

- Tu aimes la musique ? Tu aimes quoi, comme musique ?

- Je sais pas. La fouine, Disiz la peste, d’trucs comme ça, quoi.

- qu’est-ce qui te plait dans les chansons de La Fouine ?

- j’sais pas. Ça bouge bien, j’aime bien.

- Alors tu as une sensibilité artistique, non ?

- Non.

-…

- La fouine, c’est pas une œuvre d’art.

- Pourquoi ?

- J’sais pas.

- Qu’est-ce que c’est, une œuvre d’art ?

-J’sais pas.

- Moi non plus, je ne sais pas.

Regard étonné : le premier vrai regard depuis que je l’ai appelé près de mon bureau.

- Et tu sais, A., je ne suis pas tellement convaincu que la personne qui a rédigé ce questionnaire soit capable de nous donner la réponse, non plus.

Sourire en coin.

- Bon, je mets 15, parce qu’il faut bien mettre quelque chose, et que j’ai envie que tu ailles en lycée professionnel l’année prochaine. Je ne pense pas que ta sensibilité artistique soit de 15/20. Je ne pense pas avoir le droit ni la capacité de juger ta sensibilité artistique, je ne pense pas que qui que ce soit au monde puisse décider si une autre personne a ou n’a pas une sensibilité artistique, et je ne pense pas, en aucun cas, que la sensibilité artistique puisse se noter sur 20.

Sourire.

- Merci, madame. Au revoir.

Nan mais sans rire. Visiblement, ni Schoenberg ni Stravinsky n’émeuvent ce jeune homme. Pour autant, faut-il que j’en déduise qu’il n’a pas de sensibilité artistique ????

J’ai beaucoup de mal avec Debussy. J’y comprends, le plus souvent, pas grand chose. Je n’aime pas trop Matisse, ni les Demoiselles d’Avignon. Est-ce que ça me fermerait l’accès à une classe de seconde pro ?

À quoi ça sert, tout ça ? C’est quoi, une “sensibilité artistique” ? être plus sensible à La Fouine qu’à Mahler, est-ce mal ? Être plus sensible à Mahler qu’à La Fouine, est-ce “bien” ? est-ce une preuve de sensibilité ? Ou sont-ce deux sensibilités différentes ? Et qu’est-ce que je suis censée évaluer, moi ? Et comment ?

Croyez-vous qu’il y ait, en haut lieu, rue de Grenelle, UNE personne qui puisse répondre à mes questions ? UNE personne qui se les soient posées, ces questions ? Ou une quelconque commission s’est-elle réunie un beau jour, pour définir toutes les capacités communes que devraient pouvoir posséder aussi bien un plâtrier qu’un ébéniste qu’un coiffeur qu’un installateur de climatisation ? Et, devant l’immensité de la tâche, cette commission, dont aucun membre n’a plus rencontré de collégien depuis qu’il a lui-même quitté son propre collège, probablement jésuite, dans le milieu des années 50, a-t-elle fini par énumérer toutes les qualités de “l’honnête homme” cher à Montaigne, parmi lesquelles la sensibilité aux arts n’est pas la moindre ?

J’sais pas, comme dirait A.

Categorie : education
Par mes vies
Le 4 avril 2012
A 19:33
Commentaires :
 

2 Comments for this post

 
KaMaia Says:

Magnifique billet !!! J’aime +++

 
 
Stéphanie Says:

Tellement juste!
(mais je lui aurais mis 20, pour son honnêteté!!)

 

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